Hommage à Pierre Bonte d’Abdel Weddoud
Ould Cheikh
(version arabe traduite par Mohamed ould Bouleïba)
Pierre Bonte (1942-2013)
Pierre Bonte vient de nous quitter en ce lundi 4 novembre
2013. Je voudrais, dans les lignes qui suivent,
rappeler les éléments essentiels de l'itinéraire scientifique et de l'œuvre,
immense, anthropologique et saharienne, de ce chercheur d'exception. Pour cela,
je m'inspirerai de documents autobiographiques élaborés en diverses
circonstances administratives par Pierre Bonte lui-même — et aimablement
communiqués par sa compagne, Anne-Marie Brisebarre —, mais m'autoriserai aussi
de la familiarité que m'ont procurées de longues années de compagnonnage et
d'échanges, tant avec cet ami brutalement
disparu qu'avec son œuvre.
Pierre Bonte est né le 25 août 1942 à Annoeullin, dans la
région houillère du nord de la France. Le milieu de ses ascendants, fortement
lié aux exploitations minières où travaillait bon nombre d'entre eux, était le
siège d'une tradition syndicale et militante de gauche, illustrée par le
grand-père de Pierre, Henri Bonte (1890-1971), maire SFIO d’Annoeullin et par
son cousin, Florimond Bonte (1890-1977), longtemps chef de la Fédération du
Nord du Parti Communiste, rédacteur en chef de L'Humanité et député du PCF jusqu'en 1958. Fils de deux parents
instituteurs, Pierre Bonte a grandi, avec ses trois sœurs, dans une famille à
l'esprit républicain et laïc affirmé. Tout jeune homme, il baigne dans les
récits et les luttes qui ont fait la puissance et le prestige du PCF jusqu'au
début des années 1970. Il était de bien des manifestations, comme celle de
Charonne (8 février 1962) contre l'OAS et la guerre d'Algérie qui fut durement
réprimée par les services de police du préfet Papon (9 morts). Le marxisme, qui
représentera longtemps une de ses sources essentielles d'inspiration dans le
champ de l'anthropologie est donc présent dans son environnement, pour ainsi
dire dès le berceau. Son intérêt pour le monde arabo-musulman où s'inscrira
l'essentiel de ses enquêtes de terrain apparaît, lui aussi, assez tôt — dès le
début des années 1960 — et il ne cessera de se renforcer ultérieurement, nourri
par des liens familiaux[1], des
relations d'échange et de collaboration avec des chercheurs de l'espace
saharo-maghrébin, de nombreuses directions de thèse, etc.
Après un baccalauréat obtenu à Lille en 1960, Pierre Bonte
vint s'inscrire en lettres à la Sorbonne où il obtiendra une licence de
sociologie, suivant parallèlement divers enseignements de psychologie et
réussissant des certificats de licence dans cette discipline (1963-1964). La
partie anthropologique des enseignements de la sociologie se passait au Musée
de l'Homme où il suivra notamment les cours d'André Leroi-Gourhan, l'une des
figures les plus renommées de l'ethnologie française à l'époque, qui s'est
illustré également par ses travaux de préhistoire et de technologie comparée.
C'est sous sa direction que Pierre s'inscrira en vue d'une thèse de troisième
cycle sur les Touaregs Kel Gress. Il séjournera à cet effet au Niger d'octobre
1965 à mars 1967 et soutiendra, en 1969, son mémoire de troisième cycle (Production et échanges chez les Touaregs
Kel Gress du Niger), sous la direction de Robert Cresswell,
André Leroi-Gourhan ayant entre temps pris sa retraite.
À partir de cette date, Pierre Bonte enchaînera de nombreux séjours à
l'étranger, dans le cadre de missions confiées par des organismes nationaux ou
internationaux et/ou pour les besoins de ses propres recherches. Il séjournera
ainsi en Algérie (mars-juin 1969), en mission pour la Direction française de
l'aménagement du territoire (DATAR). Il revint à plusieurs reprises au Niger
pour poursuivre ses propres recherches sur un financement du CNRS pour une
période de douze mois étalés sur les années 1968-1972.
À compter de 1969, cependant, c'est la Mauritanie qui deviendra son
principal terrain d'investigation et il ne la quittera pour ainsi dire plus.
D'octobre 1969 à mars 1972, il y effectue, entre Zouérate et Nouadhibou, une
longue enquête sur le personnel mauritanien de la société des Mines de Fer de
Mauritanie (MIFERMA) qui deviendra, après sa nationalisation (1973), la Société
Nationale Industrielle et Minière (SNIM). Le personnel en question était, à
l'époque, en bonne partie composé de ressortissants de tribus de l'Adrar (Awlâd
Ghaylân, Idayshilli, etc.). Pierre Bonte en fera un recensement exhaustif en
sept épais fascicules. Ce sera le point de départ d'un intérêt pour les
populations de l'Adrar mauritanien qui ne cessera de s'étendre et de
s'approfondir jusqu'à la fin de sa vie. Des populations qu'il a fini par
connaître lignage par lignage, famille par famille, arpentant avec sa
prodigieuse mémoire, le dédale enchevêtré de leurs généalogies, traquant dans
leurs moindres détails leurs alliances et leurs conflits, retraçant avec
minutie les tribulations de leurs chefferies. La monumentale thèse d'Etat (2352
p., 4 vol.) qu'il a consacrée en 1998 à cette région de la Mauritanie (L'émirat de l'Adrar. Histoire et
anthropologie d'une société tribale du Sahara Occidental, Paris, EHESS)
ainsi que les nombreuses publications qui l'ont précédée ou suivie témoignent
de l'immense érudition non seulement adraroise, mais plus largement
mauritanienne, de Pierre Bonte.
Ce travail de recherche entamé sur la Mauritanie, Pierre Bonte,
recruté au CNRS comme chercheur en
1973, le poursuivra dans le cadre de
cette institution, effectuant des enquêtes qui ont couvert près de deux ans de terrain
sur la période 1975-1980. Des missions liées à divers projets de développement
(étude RAMS : 1978-1980, projet "Elevage II" : 1982-1995, Banque
Mondiale/FAO : 1994-1995, SNIM : 2001-2002, Projet Patrimoine : 2002-2003,
Mission Française de Coopération : 2009-2010, etc.), continueront à l'amener
sur le terrain mauritanien. Au total, ce sont près de sept années d'enquête de
terrain étalées sur plus de quarante ans que Pierre Bonte aura consacrées à la
Mauritanie.
D'autres terrains circonvoisins (Mali, Maroc) ou plus lointains (la
Tunisie) seront également visités par Pierre Bonte à l'occasion de missions de
plus courte durée, même si son intérêt pour le Sahara occidental sous
administration marocaine, historiquement et sociologiquement très lié à son terrain
adrarois, l'a amené de plus en plus fréquemment au Maroc au cours des toutes
dernières années de sa vie.
La carrière administrative de Pierre Bonte s'est toute entière
déroulée au Laboratoire d'Anthropologie Sociale (CNRS/Collège de France), fondé
par Claude Lévi-Strauss en 1960, où il entra en 1973. Devenu Directeur de
recherche au sein de cette institution en 1985, Pierre Bonte, dont la renommée
mondiale en tant qu'anthropologue des espaces sahariens, des systèmes tribaux
arabe et touareg, et, plus largement, des sociétés pastorales, était désormais
solidement établie, va consacrer toujours plus de temps à l'encadrement de la
recherche, à la fois en tant qu'enseignant, directeur de thèse et animateur de
groupes de recherche. De 1996 à 2006, il assurera régulièrement des cours et
interviendra dans des séminaires de doctorat de plusieurs universités
(Saint-Quentin-en-Yvelines, Paris I, EHESS, Paris VIII,...). Il consacre
surtout beaucoup de temps aux étudiants inscrits en thèse avec lui, étudiants
auxquels il ne se contente pas d'apporter ses compétences et ses orientations,
mais dont il appuie également toutes les démarches durant la préparation de
leur thèse et une fois celle-ci soutenue, notamment en vue de leur insertion
professionnelle. Il a dirigé plus d'une trentaine de thèses et participé à des
dizaines de jurys tout au long de sa carrière. Nombre de jeunes chercheurs
parmi ceux qu'il a encadrés occupent aujourd'hui, souvent grâce à sa réputation
et à ses liens, en plus de son soutien actif, des postes à l'Université et dans
le monde de la recherche.
Pierre Bonte a participé à de nombreuses instances scientifiques en
France et dans le monde (unités de recherche ad hoc, conseils scientifiques, commissions de spécialistes,
instances d'évaluation, comité de revues, etc.). Il a dirigé la collection
"Anthropologies" de la maison d'édition Kimé (France) qui a publié
plusieurs ouvrages significatifs du champ anthropologique. Il a organisé, ou contribué à organiser, une multitude de colloques et de séminaires, prononcé
des dizaines de conférences un peu partout dans le monde et accordé des
interviews à de nombreux organes de presse autour de ses sujets de prédilection
territoriaux ou anthropologiques.
Il laisse une œuvre immense qui compte près de 400 titres : 26
ouvrages (écrits ou co-édités — seul ou en collaboration) et une multitude de
chapitres d'ouvrages et d'articles de revues spécialisées, de comptes rendus,
etc. Pour un anthropologue de sa génération et de sa formation, le travail
anthropologique était avant tout le fruit d'une expérience de terrain. Et rares sont sans doute les anthropologues
qui ont creusé avec autant de persévérance et sur des durées aussi
significatives les sentiers de leur terrain et tiré de cette expérience sans
cesse renouvelée un matériau aussi riche et aussi méticuleusement collecté.
Pour avoir parcouru en sa compagnie des milliers de kilomètres à travers la
Mauritanie, pour avoir été témoin des centaines d'interviews qu'il a
recueillies au cours d'un cheminement partagé de près de quarante ans, j'ai
toujours été frappé par l'endurance, la patience et la persévérance dont il
savait faire preuve pour obtenir, dans le plus grand respect de ses
interlocuteurs, le détail généalogique ou événementiel qu'il recherchait — des
interlocuteurs d'ailleurs souvent éblouis par l'étendue des connaissances que
l'anthropologue avait déjà sur leurs ascendants, sur leurs dissensions internes
et sur leurs conflits de voisinage, comme si cet ‘étranger’ venu de loin, ce nisrâni ("nazaréen"), avait grandi
parmi eux.
Le recueil des données de terrain auquel Pierre Bonte attachait tant
d'importance ne prenait bien sûr pleinement son sens qu'ordonné par une pensée
et associé à une démarche consciente de ses choix méthodologiques et
théoriques. Une double influence, marxienne et structuraliste, marque de son
empreinte une bonne partie du cheminement théorique qui fut le sien. L'intérêt
pour les armatures matérielles et technologiques des sociétés humaines, mais
aussi la recherche de fondements structuraux universels à la similitude et à la
diversité de leurs productions symboliques ont orienté les interrogations et
les réflexions qu'il a commencé d'abord par appliquer aux sociétés nomades
observées dans ses terrains les plus régulièrement et les plus longuement
fréquentés : les Touaregs et les Maures. De sa thèse sur les Kel Gress à celle
qu'il a consacrée, trente ans plus tard, à l'émirat de l'Adrar; de l'ouvrage
collectif Production pastorale et société
(Paris et Cambridge, 1979) au beau livre, plus grand public, Les derniers des nomades
(Ivry-sur-Seine, 2004), en passant, entre autres, par Herders, Warriors and
Traders. Pastoralism in Africa (Boulder, 1991) co-dirigé avec John Galaty
et par Élites du monde nomade touareg et
maure (Aix-en-Provence, 2000) co-édité avec Hélène Claudot, Pierre Bonte
n'a cessé de questionner les spécificités des communautés pastorales. Il
s'interrogeait sur ce que la ‘simplicité’ de leurs fondements matériels,
associée à une certaine sophistication de leurs structures hiérarchiques et de
leurs productions idéologico-juridiques, pouvait dire sur les rapports entre infrastructures et superstructures, à une époque où la thématique du reflet, chère à la vieille orthodoxie
post-stalinienne, commençait à être remise en cause par certains secteurs de la
recherche anthropologique marxiste française dont il participait. La préface
qu'il rédigea pour la réédition (Paris, 1983) de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat de Fr.
Engels, tout comme l'ambitieux Mythologies
du travail qu'il publia en 2004 avec Daniel Becquemont — et dans lequel il
analysa les notions de valeur et de travail à la
lumière de ses connaissances des univers pastoraux — constituent des
contributions théoriques de poids à la rénovation de l'anthropologie économique
à partir d'un marxisme lui-même renouvelé.
Pierre Bonte était très attentif aux effets du devenir historique sur
les récits fondateurs et à la fréquente (re)lecture opérée par les acteurs pour promouvoir la permanence et la légitimité des ordres
sociaux que le mouvement de l'histoire ne cesse précisément de bousculer et de
reconfigurer. Cet intérêt serait sans doute à
rattacher, chez lui, à l'influence du matérialisme historique, même si sa
manière d'aborder l'histoire ne cède jamais aux simplifications évolutionnistes
et étroitement économicistes popularisées par les versions dominantes du
marxisme du temps de sa jeunesse. Cette attention aux effets du dynamisme
historique s'exprime dans des ouvrages collectifs dont il fut la cheville ouvrière
: al-Ansâb. La quête des origines.
Anthropologie historique de la société tribale arabe (Paris, 1991, avec E.
Conte, C. Hamès et A. W. Ould Cheikh) et Émirs
et Présidents. Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe
(Paris, 2001, co-dirigé avec E. Conte et P. Dresch). Elle se donne également à
voir dans des numéros de revues qu'il a coordonnés sur le devenir contemporain
du phénomène tribal lorsqu'il est pris dans les filets de la mondialisation :
"Tribus en Afrique du Nord et au Moyen Orient", L'Homme XXVII/102, 1987; "Mauritanie.
Un tournant démocratique ?", Politique
africaine 55, 1994 (avec H. Guillaume); "La tribu à l’heure de la
globalisation", Etudes rurales
184, 2010 (avec Y. Ben Hounet); "Special issue on Mauritania", The Maghreb Review 35/1-2 et 35/3, 2010
(avec S. Boulay).
Le rôle-clef de la parenté
dans les formations tribales sahariennes touareg et maure, objet de ses
investigations les plus étendues, a conduit également Pierre
Bonte vers un autre chantier. Ses réflexions et
les hypothèses qu'il a avancées ont contribué à renouveler le débat autour de
questions aussi essentielles à l'histoire récente de l'anthropologie que celle
— maussienne et lévi-straussienne — de l'universalité de l'échange (qu'il
contesta), ou celle du mariage dans un degré généalogique rapproché (cas
notamment du ‘mariage arabe’). Les considérations qu'il développa sur ce
dernier thème ne furent pas sans incidence sur la (re)définition de l'inceste
dont il contribua, après Françoise Héritier, à
remanier profondément la conception issue des Structures élémentaires de Lévi-Strauss. Centrant une part de ses
investigations dans ce champ de la parenté touareg et maure sur le rôle de
l'alliance de mariage dans la dynamique des groupes parentaux, il a étendu
cette démarche comparative à l'ensemble du monde méditerranéen dans ses
contributions aux ouvrages collectifs qu'il a dirigés et qui ont fait date dans
les débats autour de ces thématiques. Il s'agit en particulier des ouvrages
suivants : Le Fils et le Neveu. Jeux et
enjeux de la parenté touarègue (Paris/Cambridge, 1986, co-édité avec S.
Bernus, L. Brock et H. Claudot); Épouser
au plus proche. Inceste, Prohibitions et Stratégies matrimoniales autour de
la Méditerranée (Paris, 1994, dir.) et L’argument de la filiation, aux
fondements des sociétés européennes et méditerranéennes (Paris, 2011, avec E. Porqueres I Gené et J. Wilgaux).
Toujours à partir de son expérience des sociétés pastorales et des
réflexions que lui a inspiré la domestication animale[2], Pierre
Bonte a contribué au réexamen des rapports entre rite et technique en mettant
en évidence la dimension essentiellement culturelle
(et non pas seulement techno-économique) de cette domestication. La nouvelle
approche qu'il a proposée s’est déployée autour de la question du statut du
sacrifice dans le monde musulman où tout animal est abattu rituellement pour
être consommé, et où le modèle sacrificiel du « sacrifice du premier
né » (paradigmatique en islam à l’occasion de la commémoration du
sacrifice demandé à Ibrahîm et du sacrifice de naissance caqîqa) permet d’associer les hypothèses avancées dans
le champ de la parenté avec l’interprétation du rituel sacrificiel, comme il
l'a montré dans l'ouvrage qu'il a co-dirigé avec A.-M. Brisebarre et A. Gokalp
: Sacrifices en islam. Espaces et temps
d'un rituel (Paris, 1999).
Esprit encyclopédique et travailleur infatigable dont les capacités
rédactionnelles faisaient l'admiration de tous ceux qui le connaissaient,
Pierre Bonte a co-dirigé avec Michel Izard l'une des sommes anthropologiques
les plus exhaustives de la seconde moitié du 20e siècle, le Dictionnaire de l'ethnologie et de
l'anthropologie (Paris, 1991 et 2000), dont il a rédigé personnellement
quinze entrées majeures. Cet ouvrage de référence a été traduit en cinq langues
dont l'arabe. Pierre Bonte a également largement contribué à d'autres
entreprises encyclopédiques (The
Encyclopaedia of Islam, Dictonnaire
des faits religieux, Dictionnaire de
la Méditerranée, etc.).
L'œuvre monographique proprement saharienne de Pierre Bonte est
particulièrement fournie, même si chez lui présentation des données et
élaboration théorique sont rarement séparables. Elle s'exprime dans quantité
d'articles parus dans diverses revues spécialisées depuis 1969. Les deux thèses
plus haut citées en offrent des synthèses d'étape, celle sur l'Adrar
mauritanien en particulier s'affirmant comme la somme la plus ample et la plus méticuleuse qu'un chercheur ait jamais
rassemblée sur une région saharienne. Pierre Bonte ‘en a tiré’ le livre L’émirat de l’Adrar mauritanien. Harîm,
compétition et protection dans une société tribale saharienne (Paris,
2008), que Mohamed Ould Bouleiba a traduit en arabe. Je me contenterai de
mentionner encore deux ouvrages destinés à un public plus large: La montagne de fer. La SNIM. Une société
minière du Sahara mauritanien à l’heure de la mondialisation (Paris, 2002)
et La Saqiya al-Hamrâ, berceau de la
culture ouest-africaine (Casablanca, 2012). Pierre comptait encore tirer de
l'énorme chantier que représente sa thèse d'Etat sur l'Adrar d'autres ouvrages,
dont l'un — consacré en particulier aux mythes d'origine de divers groupes
sahariens de quelque influence — était déjà dans un état d'élaboration très
avancé lorsque survint son décès.
Homme de terrain et théoricien aussi discret que fécond, Pierre Bonte
a aussi été acteur d'une anthropologie
appliquée aux questions du développement. Il le fut à travers de très
nombreuses études et interventions — qu'il fut sollicité pour ouvrir la voie à
tel ou tel projet ou pour en accompagner ou évaluer d'autres. Il était sans
illusions du reste sur la portée ‘développante’ des interventions en question,
comme il m'a souvent été donné de l'observer dans les travaux où j'eus le
privilège de partager sa compagnie (Etude RAMS, projet "Elevage II",
SNIM, etc.). Il avait assez de recul pour voir aussi dans ces exercices une
opportunité appréciable pour entretenir et enrichir ses connaissances des
espaces anciens et nouveaux qu'il avait commencé à parcourir. Combien toutefois
sa conduite sur le terrain, faite d'attention à ses interlocuteurs locaux,
d'une volonté de proximité sans condescendance ni démagogie, tranchait sur
l'arrogance fréquemment observée parmi les ‘experts’ de terrain à l'égard de
leurs cobayes. Fermant volontiers les yeux sur les maladresses, les
importunités et les sollicitations souvent excessives de ses partenaires et
interlocuteurs locaux, Pierre Bonte ne leur mesurait jamais, avec la constante
égalité d'humeur qui le caractérisait, ni son énergie, ni ses ressources, ni
son temps. Sa disponibilité et sa gentillesse ne se limitaient du reste pas aux
seules ‘phases terrain’ de ses pérégrinations locales :
il se laissait volontiers ‘poursuivre’ une fois de retour dans ses lieux de
résidence et de travail, accueillant chez lui toutes sortes de visiteurs et
poursuivant avec générosité et stoïcisme la tâche parfois ardue de répondre à
toutes leurs sollicitations. Il laisse dans les cœurs et les esprits de la
plupart de ses hôtes sahariens un souvenir qui n'est sans doute pas près de
s'effacer.
Abdel Wedoud Ould Cheikh.
Paris, novembre 2013
[1] Sa grande sœur, Jacqueline, médecin-chercheur, est mariée à un
chercheur en urbanisme tunisien, Mohamed El Bahi; l'un des fils de sa compagne,
Anne-Marie Brisebarre, Thomas, est marié à une jeune djiboutienne d'origine
yéménite, et Pierre était très attaché à ses petits-enfants, issus de cette
union.
[2] Thème du n° spécial de la
revue Anthrozoologica 39/1, 2004,
réalisé avec A.-M. Brisebarre, D. Helmer et H. Sidi Maamar et reprenant les Actes du VIIe Colloque
international de l’association "L’homme et l’animal", sous le titre :
Domestications
animales. Dimensions sociales et symboliques. Hommage à Jacques Cauvin.
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