Mauritanie 1900-1975
Francis
de Chassey
Traduction
en arabe par Mohamed Ould Bouleïba
Nouakchott,
éditions Joussour, 2013
Soutenu par l'Université de Nouakchott
et le Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France en Mauritanie
et le Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France en Mauritanie
Présentation de l’auteur :
Francis
de Chassey. De 1964 à 1971, coopérant en Mauritanie, puis en Algérie. Doctorat
ès Lettres à Paris V en 1972 avec une étude anthropologique et sociologique de
la Mauritanie. Actuellement à la retraite, il fut amené par ses fonctions à
Nancy, Aix-en-Provence et Besançon où il fut responsable de formation puis
directeur-adjoint au CUCES (Centre universitaire de coopération économique et
sociale) de 1972 à 1982, puis de 1981 à 1997, professeur de sociologie (du
travail) et d'ethnologie.
Voici
comment il se présente sur sa page des éditions l’Harmattan : « Que dire ? Déjà vieux hélas. Mais
pourtant cette déjà longue vie m'a permis de connaître et de m'intéresser
(toujours) à beaucoup de lieux fréquentés et de moments historiques vécus de
près ou loin. Il s'agit de ceux sur lesquels j'ai écrit bien sûr. Mais aussi
d'autres sur lesquels j'aurais voulu écrire et vais peut-être le faire : Alger
et l'Algérie (notamment pendant la 2° guerre mondiale où j'étais enfant);
l'Allemagne et la guerre froide vécues à Berlin-ouest et est en 61-63; la fin
de la sidérurgie lorraine et de sa culture ouvrière en 80-90; la Franche-Comté
de mes origines. Bien que fort critique et pessimiste, je suis passionné par
les énormes changements de notre monde depuis 10 ou 20 ans et essaye de les
suivre et comprendre. »
Présentation de l’ouvrage :
La maison d’édition Joussour vient de publier, la traduction en arabe par
le professeur Mohamed Ould Bouleiba de « Mauritanie 1900 - 1975 »
publié pour la première fois chez
Anthropos en 1978 par Francis
de Chassey. Le tirage de cette
traduction a bénéficié du soutien de l’Ambassade de France en Mauritanie et de
l’Université et de la communauté urbaine de Nouakchott.
La
traduction de cet ouvrage, est à notre avis très utile pour le lecteur
arabophone mauritanien, venant après la traduction de l’Emirat de L’Adrar
de Pierre Bonte, publiée en 2012. Pierre Bonte est un anthropologue qui a
consacré de longues études aux structures sociales et politiques héritées de la
période précoloniale (émirale) et coloniale. Son travail sur l’émirat de
l’Adrar se situe au confluent de l’anthropologie et de l’histoire et, tout en
ayant une forme monographique, aborde la plupart des grandes questions
intéressant la société bidhân, dans ses héritages et ses mutations présentes.
Francis
de Chassey est un sociologue qui s’intéresse au système éducatif et à la
formation des « élites » dans la Mauritanie durant la période
coloniale et les deux décennies suivant l’indépendance. Son ouvrage dresse un
tableau d’ensemble des travaux sociologiques, encore réduits il est vrai, en
cette période de la colonisation et la période suivant immédiatement
l’indépendance, et il porte un regard nouveau sur un pays qui n’était connu que
par les travaux, eux aussi réduits, publiés durant la période coloniale.
L’enseignement
qui, dans ce pays, est pratiqué de plus en plus prioritairement en arabe, y
compris dans les universités, rend
difficile l’accès des chercheurs nationaux à des travaux qui ont pourtant
fortement concouru à l’élaboration des paradigmes sur lesquels s’appuient pour
une part leurs propres recherches. De manière plus générale les outils
éditoriaux manquent encore en langue arabe qui leur facilite l’usage des
concepts et des méthodes dans les disciplines des sciences sociales et
humaines. Ce constat est à l’origine du projet de traduction d’ouvrages en
français, portant sur la Mauritanie, qui favoriserait cette accessibilité
linguistique et le développement des recherches nationales en ces domaines.
Notre
souci est, grâce à ces traductions, de mettre à la disposition du chercheur et
du lecteur de façon générale, la littérature scientifique concernant la
Mauritanie écrite par les universitaires français. L’intérêt de la traduction de ces ouvrages
réside donc d’abord dans la complétude des informations qu’elles sont
susceptibles de fournir sur les recherches en sciences humaines et sociales aux
chercheurs mauritaniens arabophones et aux étudiants intéressés par les
recherches sur leur pays et soucieux de contribuer à son développement.
La première partie de ce second ouvrage dresse
donc une sorte de sociologie historique de la colonisation française en
Mauritanie, ses principes, ses effets et contre-effets sociaux (résistances,
accommodations, transformations). La deuxième partie se propose de faire la
sociologie de cette nouvelle société indépendante qui commençait à peine comme
tant d'autres à l'époque, en analysant les contradictions qu'elle devait
surmonter malgré l'impérialisme, notamment économique, qui continuait sous
d'autres formes : le développement déséquilibré de son économie avec
Miferma ; la construction d'un État indépendant avec l'évolution de son
régime et son idéologie : la politique vitale de l'enseignement, ses résultats
et ses difficultés ; les conflits sociaux enfin suscités par toutes ces
questions, en particulier la violente division ethnique en 1966 parmi les
scolarisés et les fonctionnaires à propos de l'enseignement obligatoire de
l'arabe puis l'union de ces jeunes et des salariés contre l'impérialisme
capitaliste étranger au sein du MND et des Kadihin, contribuant ainsi aux
importantes réformes progressistes et indépendantistes des années 70.
Dans
sa première partie l’ouvrage procède à une analyse sévère et argumentée de la
colonisation française proprement dite qui venait à peine de s'achever, de
l'idéologie coloniale dans le cadre de l'impérialisme économique, politique et
culturel occidental défini au sens technique et précis du terme. De ce point de
vue il annonce largement les études
anglo-saxonnes postcoloniales en vogue plus de deux décennies plus tard. De
Chassey notait que ces analyses n'avaient pas rencontré l'assentiment de
la plupart des anciens administrateurs et officiers coloniaux encore nombreux
et influents alors. De plus l'auteur se référait explicitement à une méthode
« marxiste » qui selon lui était et reste une des rares qui permette
l'analyse globale d'une société dans toutes ses dimensions. Un certain nombre,
confondant alors souvent marxisme et communisme, ont pu en conclure d'emblée
sans lecture critique précise que cela disqualifiait a priori les analyses
menées.
Le
livre dans son ensemble est une analyse
perspicace de l’évolution des structures sociales en Mauritanie, de l’impact de
la colonisation sur les sociétés dites traditionnelles et du phénomène du
sous-développement, vu ici comme un
corollaire de la colonisation et de l’impérialisme.
Dans
ce livre, De Chassey analyse les causes profondes du sous-développement des
sociétés précapitalistes d’Afrique de l’Ouest qui étaient sous la domination de la
colonisation française (la Mauritanie comme exemple). Une place
« disproportionnée », selon l’expression de l’auteur est accordée à
l’enseignement « envisagé comme instance de reproduction et ici
éminemment de translation
sociale ». Le lecteur trouvera dans
ce livre une analyse détaillée de l’évolution
du système de l’enseignement, depuis
le début de la colonisation jusqu’à
1975 et des différentes
politiques adoptées dans ce domaine par
les colons et plus tard, par les dirigeants
de l’Etat indépendant
ou «l’Etat néocolonial » selon l’expression de l’auteur.
Se référant à une documentation
très riche, De Chassey expose la politique coloniale vis à vis de l’arabe et de l’enseignement traditionnel de façon générale, les efforts
entrepris pour « canaliser » l’Islam, les politiques d’assimilation
et d’association qui vont dans le même sens. C’est ce qu’il appelle l’impact
idéologique de la colonisation qui aura à son tour un impact sur le fonctionnement
des structures traditionnelles et donc
sur la vie politique de la société.
Pour
s’implanter dans ces sociétés, le
colonisateur a suivi une politique sélective dans
l’enseignement : « Considérons l’instruction comme une chose précieuse qu’on ne distribue
qu’à bon escient et limitons en les
effets à des bénéficiaires qualifiés. Choisissons nos élèves tout d’abord parmi
les fils de chefs et de notables. La société indigène est trop hiérarchisée. Les classes sociales sont
nettement déterminées par l’hérédité et la coutume. C’est sur elles que
s’appuie notre autorité dans l’administration de ce pays. ».circulaire
Carde 1924.
C’est
donc à partir de la classe dirigeante traditionnelle et à
travers les écoles que le colonisateur
forme ses collaborateurs, ses
alliés et ses successeurs. Ces écoles « préparent à plus ou moins longue
échéance des chefs, des fonctionnaires, qui participeront à notre autorité et
qui doivent être des auxiliaires sûrs elles entretiennent ou elles forment une aristocratie de la
naissance, de l’esprit et du caractère » G .Hardy . «Il nous
faut des indigènes appartenant aux milieux indigènes par leur origine et au
milieu européen par leur éducation. » Delafosse.
Cette classe dirigeante, alliée au colonisateur, garante de ses
intérêts, n’est cependant pas
exclusivement issue de l’aristocratie
dirigeante traditionnelle. Elle est aussi
constituée des agents subalternes
de l’administration coloniale. « On verra que, contrairement à ce qui semble s’être passé ailleurs,
l’administration s’est efforcée de recruter ces agents, surtout chez les
maures, dans les familles traditionnelles de chefs et de notables et a
particulièrement veillé à leur formation idéologique. Le rôle d’intermédiaire
que leur confère leur fonction a été renforcé. Mais ce fut aussi, pour
certaines familles, le moyen d’accéder à la chefferie ou à la notabilité, au
dépens d’autres qui en eussent hérité normalement par le jeu des coutumes
traditionnelles. Car les plus modestes intermédiaires du pouvoir colonial ne
sont pas les moins importants, pourvu qu’ils
en soient les plus dévoués et bien informés. ( De Chassey).
Sur le plan économique, la période coloniale est marquée par
l’absence de mise en valeur. D’une part, la loi du 13 avril 1900 prévoit que
chaque colonie doit se débrouiller pour « assurer ses charges civiles et
de gendarmerie »,d’autre part, la Mauritanie n’ était considérée que « comme une marche destinée à
assurer la sécurité des pays noirs puis du Protectorat marocain plutôt que
comme une colonie demandant à être mise en valeur » .« Notre
action économique essentielle consiste à subvenir à nos besoins » dit un
administrateur Français. Cette politique économique va entrainer, d’une part,
la paupérisation des masses par les impôts, un exode vers les villes à la recherche d’un travail salarié (pour
payer les impôts et entretenir la famille) et l’introduction de la monnaie et des rapports marchands,
d’autre part, l’enrichissement de la classe privilégiée : les collaborateurs : chefs de tribus, de
cantons, chefs de fractions ou notables.
Cette couche, formée et
appuyée par le pouvoir colonial, constituera après l’indépendance la couche bureaucratique
dirigeante, monopolisant ainsi la vie
politique et économique du pays. « Elle se définit encore comme une
minorité restreinte issue des strates supérieures des sociétés traditionnelles
transformées par la colonisation et jouant un rôle économique privilégié
d’intermédiaire entre le capital, étranger ou local, et la force de travail
dans l’instauration des rapports de production capitalistes en
Mauritanie. »
L’auteur de ce ouvrage, Francis de Chassey, est arrivé en
1964, âgé alors de 30 ans, en Mauritanie
comme professeur de philosophie au Lycée de Nouakchott et de pédagogie à
l’École normale d'instituteurs qui venaient d'être fondés et il y est resté
jusqu'en 1970.
Comme beaucoup d'autres alors il a été vite fasciné par les
civilisations traditionnelles de ce pays dans lesquelles vivaient encore pour
l'essentiel à cette époque 95% de la population, en majorité nomade. Pour les
comprendre il s'est mis avec assiduité à voyager à l'intérieur du pays à
chacune de ses vacances, à rencontrer les savants et sages mauritaniens et
parler de leur propres sociétés, à lire aussi tout ce qu'il pouvait trouver en
français sur ces civilisations.
Il a été aussi très vite surpris par la très grande curiosité
intellectuelle de ses élèves, leur capacité et plaisir à réfléchir discuter très rigoureusement et méthodiquement aussi bien sur les grands
problèmes de la philosophie classique que
sur ceux de leur époque et de son avenir, tout cela beaucoup plus que
ses élèves en France à la même époque. Dans le but de comprendre ces
dispositions étonnantes pour lui, il s'est mis à interroger ses élèves et à
étudier de près non seulement l'instruction traditionnelle (l'école coranique
et ses prolongements supérieurs) mais toute l'éducation de l'enfant nomade sous
la tente ou du petit paysan dans son
village et leur articulation avec l'enseignement scolaire « moderne »
tel qu'issu alors récemment de la décolonisation en cours. Mais en tant que
coopérant il était encore plus intéressé par le présent et l'avenir de ce pays
saharien et sahélien devenu tout récemment indépendant que par son passé: quel
régime politique allait-il adopter ? Quelle politique intérieure et
extérieure en rapport avec sa situation difficile de « trait d'union entre
Afrique noire et Afrique blanche » ? Quelle idéologie et quelle voie
concrète de développement économique dans ce monde très fortement partagé
alors entre communisme et capitalisme ? Tout en gardant la réserve à laquelle
il était tenu comme professeur et coopérant, F de Chassey a pu suivre ainsi de
très près pendant six ans de présence et les quatre années suivantes les
événements et évolutions politiques et économiques qui répondaient à ces
questions et dont il a été souvent un témoin direct. Au bout de quelques temps,
avec toutes les connaissances accumulées à partir des centres d’intérêt
énumérés plus haut et poussé par quelques amis, Francis de Chassey s'est mis à
faire ce qu'il n'avait pas prévu au départ : un doctorat d'Etat de
760 pages (épaisseur fréquente à l'époque) soutenu en Sorbonne en juin 1972
avec la mention très honorable à l'unanimité et publié aux Presses universitaires
de Lille sous le titre « Contribution à une sociologie du
sous-développement, l'exemple de la République islamique de Mauritanie ».
Son jury était composé du célèbre anthropologue et sociologue de l'Afrique
noire, Georges Balandier ainsi que d’autres éminents chercheurs.
Le doctorat était divisé en trois parties étudiant chacune
méthodiquement au niveau économique, politique et idéologique ou éducatif et
culturel une des trois grandes périodes historiques de la Mauritanie. La
première faisait l'ethnologie, comme on disait alors, ou l'anthropologie des
structures complexes des sociétés traditionnelles maures et Halpoular, (à titre
d'exemple d'une des sociétés négro-mauritaniennes du Fleuve) nécessaires pour
comprendre leur devenir. Cette partie fut publiée en un livre à part dès 1976
chez Anthropos repris par l'Harmattan sous le titre « L'étrier, la houe,
le Livre. Société traditionnelles au Sahara et au Sahel occidental ». Les
sources de cette 1° partie devenue livre sont en bonne partie de seconde main dit-il
quelque part. C'est une tentative de synthèse et de réflexion de tout ce
qu'avaient écrit sur ces société traditionnelles, du moins en français ou
traduction française, les lettrés mauritaniens, les mémoires des
administrateurs et officiers coloniaux au CHEAM, (Centre des hautes études
d'Afrique et de Madagascar) et des spécialistes officiels comme Marty, Gaden
etc... Mais l'auteur a eu aussi de longs entretiens avec des sages et érudits
tels que Moktar ould Hamidoun par exemple, ou Ould Bah, ainsi qu'avec de
nombreux plus jeunes et brillants du Trarza surtout et de l'Adrar. Après coup
l'auteur s'est dit qu'autant peut-être il avait un regard critique et froid sur
les sociétés coloniales et indépendantes de Mauritanie, il donnait peut être
une vision un peu idéale et rationalisée de ces sociétés traditionnelles. Cela
reflétait sans doute l'enthousiasme de sa découverte et de l'hospitalité qu'il
recevait mais aussi, notamment sur les « rapports
marabouts-guerriers ».
Les deux parties suivantes de la thèse ont fait l'objet d'un autre
volume publié d'abord en 1978 à Anthropos
« Mauritanie 1900-1975 », puis à l'Harmattan depuis 1984
, et que nous venons de vous présenter sa traduction en arabe plus haut.
Mohamed Ould Bouleiba.


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