L’Emirat
de l’Adrar mauritanien.
Harîm,
compétition et protection dans une société tribale saharienne
Pierre
Bonte
Traduit par
Mohamed Ould Bouleiba.
Présentation de l’auteur :
Pierre
Bonte, Directeur de recherche émérite au CNRS, rattaché au laboratoire
d’anthropologie sociale du Collège de France à Prais, mène depuis les années
1960 des recherches sur les Touaregs du Niger et en Mauritanie. Il commence par
deux terrains, chez les Touaregs Kel Geres du Niger et les Maures de l'Adrâr
mauritanien, deux sociétés sahariennes et sahéliennes offrant plusieurs
perspectives de comparaison. L'étude des Touaregs Kel Geres a donné lieu à une
thèse de 3e cycle dirigée par André Leroi-Gourhan (1970), alors que les travaux
sur l'émirat maure de l'Adrâr ont fait l'objet d'un doctorat d'État, sous la
direction de Claude Tardits, puis Emmanuel Terray (1998). Il est l’auteur de
nombreuses publications sur la société saharienne et moderne (La montagne de fer, Karthala, 2001) et
d’ouvrages sur diverses questions intéressant le monde arabe et les sociétés
tribales : l’alliance de mariage, l’ordre filiatif, les figures de la
parenté et du politique, les rituels sacrificiels, la littérature orale, etc. :
il est aussi coéditeur du Dictionnaire de
l’ethnologie et de l’anthropologie traduit en plusieurs langues.
Présentation de l’ouvrage :
L’émirat de l’Adrar Pierre Bonte
Traduit par
Mohamed Ould Bouleiba.
Docteur ès lettres de l’université de la Sorbonne.
Présentation
de : Mohamed Ould Bouleiba.
Les éditions
Joussour viennent de traduire et de publier en arabe l’ouvrage de
l’anthropologue français Pierre Bonte intitulé L’émirat de l’Adrar (Mauritanie). Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne.
Cette publication illustre le projet de la maison d’édition de permettre à un
public arabophone, académique et universitaire prioritairement, l’accès à des
travaux en français, peu accessibles au lecteur mauritanien, comme les récits
de voyageurs, ou qui ont fait date dans le développement des recherches en
sciences humaines et sociales en Mauritanie.
Les travaux de
Pierre Bonte sur la société mauritanienne baydhân
sont déjà connus du public mauritanien et une courte synthèse en a déjà été
présentée en français et en langue arabe, à l’initiative de la coopération
française. Le présent ouvrage, publié en français en 2008 reprend une partie de
sa thèse monumentale, qui date pour sa part de 1998, mettant ainsi à la
disposition des lecteurs une étude approfondie des conditions de formation et
de fonctionnement de la société baydhân
telle qu’elle se présente dans le cadre de l’émirat de l’Adrar, l’une des
institutions politiques originales qui se sont constituées au XVIIIe
siècle dans l’espace mauritanien actuel, constituant jusqu’à nos jours une des
provinces historiques et administratives de la Mauritanie contemporaine.
Cette étude
s’inscrit dans l’histoire en évoquant l’évolution de la société adraroise
depuis la formation de l’émirat et les conditions de celle-ci. La notable
absence de travaux historiques antérieurs sur cette région incitait l’auteur à
développer cette approche. Il ne s’agit pas cependant d’un travail classique
d’historien dans la mesure où la recherche s’appuie essentiellement sur la
riche tradition orale recueillie à l’occasion de multiples interviews depuis le
début des années 1970, près d’un millier ! D’autres travaux devront encore
être mobilisés pour compléter notre connaissance de cette histoire, en
particulier les documents écrits, historiques et surtout économiques et
juridiques, qui sommeillent dans les archives familiales. La seule tradition
orale fournit cependant une abondante documentation qui s’épuise avec la
transformation des modes de vie peu favorable à la transmission de la parole.
Pendant qu’il est encore temps d’autres travaux de cet ordre devraient être
menés dans d’autres régions du pays.
Anthropologue,
Pierre Bonte s’intéresse cependant avant tout aux faits sociaux, aux particularités
de ces institutions tribales et politiques caractéristiques de l’Ouest
saharien. La tribu, principale groupe d’affiliation des individus et source
première des identités, retient particulièrement son attention. Il en propose
une lecture moins « archaïsante » que celle généralement attachée à
l’usage de ce terme dans la tradition scientifique occidentale. Il s’appuie à
cette fin sur une nouvelle approche des analyses du grand penseur Ibn Khaldoun
qui au-delà de la vision formelle et fixiste du nasab (généalogie liant à l’ancêtre apical) et de la casabiyya (solidarités
masculines résultant de ce lien généalogique) souligne l’esprit de compétition
propre aux dynamiques tribales et les capacités de celles-ci de se déployer
sous forme de chefferies ou d’Etats. Cette compétition trouve ses fondements
dans le respect de l’intégrité sexuelle et matrimoniale des femmes et la
défense de l’intégrité physique des hommes qui s’exprime dans la notion de harîm (droits exercés et interdits
respectés par un individu ou un groupe) et en termes d’honneur. Les fortes
hiérarchies statutaires et politiques que présentait la société baydhân trouvent là un début
d’explication.
La formation de
cette société baydhân relève
cependant aussi des contingences historiques. Elle résulte d’abord de la
rencontre et de la conjonction des populations sanhâja et des tribus arabes
Bani Hassân qui occupent successivement l’espace pastoral ouest-saharien. Cette
conjonction a vu la transformation de la plupart des traits de la culture sanhâja,
telle la définition de la parenté et les rapports de genre, masculin/féminin,
comme une conséquence de l’islamisation et de l’arabisation qui privilégiera le
rattachement à des ancêtres arabes, historiques comme cUqba,
conquérant de l’Afrique du Nord, ou légendaires comme le Sharif Bûbazzûl.
Certains traits substitueront cependant comme le statut reconnu à la femme dans
la société baydhân et la langue
berbère, le znâga, restera parlée
jusqu’à nos jours. Ce terme, sans présenter de connotation ethnique
particulière, servira ensuite à rendre compte du statut de protégé d’une partie
des tribus qui se définit dans des conditions diverses. L’établissement ancien
d’un islam sunnite malékite est un autre facteur historique qui favorisera la
conception locale d’une société tribale où n’existe pas en permanence un Etat
légitime islamique. Les fonctions religieuses, au prix d’ajustements coutumiers
(rôle de la jamaca,
généralisation de la diya, etc.)
permettront de penser la référence islamique dans un contexte de sayba, d’absence de l’Etat, et
justifieront la place occupée par les tribus zawâya qui monopoliseront l’économie et les échanges.
La formation de
l’émirat de l’Adrar implique l’effet de ces déterminations historiques mais
s’inscrit aussi dans la dynamique tribale. L’évolution et le développement des
rapports de protection ont accentué la stratification sociale et favorisé la
constitution de nouvelles hiérarchies politiques, plus que de simples
chefferies, mais sans présenter tous les attributs de l’Etat, si l’on peut
fixer un point zéro de l’origine de celui-ci. La formation de l’émirat traduit
aussi les mécanismes d’élargissement des alliances intertribales sous une forme
factionnelle, mobilisées en fonction d’objectifs politiques instables, et duelle,
aboutissant à l’établissement de deux factions antagonistes comme les
illustrent les leff maghrébins. Ici,
s’opposent, à l’occasion des successions, pouvoir et dissidence, source de
troubles politiques que maitrisent en d’autres périodes les grands émirs (Ahmed
cAydda, Ahmed uld Mhamed) habiles à manipuler ce jeu des alliances.
Cette analyse de
la formation et de l’évolution de l’émirat de l’Adrar n’épuise pas le thème de
l’étude de la société baydhân.
Ailleurs, dans l’est et au nord, la même structure tribale a connu d’autres
formes d’organisation politique, d’autres
destins historiques. Les travaux de Pierre Bonte apportent une
contribution significative, cependant, à cette étude et méritaient d’être mis à
la disposition des lecteurs arabophones qui y trouveront non seulement une
source documentaire riche et exhaustive, mais aussi des éléments d’une
problématique et d’une méthodologie qui ne peut que les aider à développer leur
propre réflexion.


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